Michel Trempont

(baryton)

Extrait du livre "Regards sur Jules Bastin"

"Sacré nom di Dju. Je vais congeler sur place!"

En effet, mon pauvre Jules, tu m'as attendu plus d'une demi-heure, par moins cinq, à la sortir "Rosières" de l'autoroute des Ardennes! Nous partions ensemble à Strasbourg (plusieurs aller et retour, entre conservatoire et théâtre).

Je ne te l'ai pas dit, mais je me suis fait un sang d'encre de peur que tu aies pris froid... mais toi, tu étais hilare, sous ton bonnet de fourrure...

... et notre avion pour Genève... annulé à 15 heures quand le lever de rideau était à 20 heures...

... et toujours les aller-retour vers Paris, avec blocage de l'autoroute par les grévistes...

... J'en passe et des meilleures... que de souvenirs, d'angoisses ou de rigolades...

Et puis, un jour, j'ai eu un gros problème; aussitôt, tu fus là, sans histoire, sans esbrouffe... c'était ça mon Bastin, mon ami.

"AVE Jules !!" comme je te disais toujours...

Tu es toujours parmi nous

Stuart Burrows

(ténor)

Extrait du livre "Regards sur Jules Bastin"

Dès ma première rencontre avec Jules Bastin, il y a trente ans, il m'est apparu d'emblée que je me trouvais devant un homme possédant une très grande intégrité dans sa vocation. Sur les plateaux d'opéra ou les scènes de concert, son dévouement envers ses collègues et associés était tel que c'est un privilège pour moi de compte au nombre de ses amis.

Que Jules ait possédé un sens de l'humour, farceur et sympathique, est légendaire.

Son humanité, son charisme, l'ont fait aimer par tant de gens, que jamais, durant ces trente années de contacts, je n'ai trouvé personne qui ne pensât à lui avec le plus grand respect.

Son amour pour sa famille était essentiel, et l'unité familiale qu'il a ainsi créée, nous apparait dans l'amour qu'elle a toujours pour lui.

Il a chanté avec de nombreux chanteurs mondialement connus, et par son travail acharné, il est devenu célèbre, fierté pour sa ville natale et son pays bien aimés. Après avoir parcouru des milliers de miles à travers le monde, il s'est révélé un ambassadeur dévoué à son art.

Connaître l'homme était agréable parce qu'il ne voyait que le bon en chacun. Cette attitude engendrait une sympathie chaleureuse chez tous ceux qui ont eu le privilège de le rencontrer.

J'étais l'un de ces privilégiés.

José van Dam

(baryton)

Extrait du livre "Regards sur Jules Bastin"

1958 : Je rentre au Conservatoire de Bruxelles dans la classe de Frédéric Anspach alors que Jules en sort. Il commence très vite à faire carrière et je quitte la Belgique en 1961 pour faire les débuts à l'Opéra de Paris.

De ce fait, nous ne nous sommes pas vus souvent à nos débuts et il a fallu quelques années avant qu'on se retrouve tous deux dans les mêmes opéras et parfois les mêmes productions.

Je me souviens particulièrement des Nozze di Figaro dans la mise en scène de G. Strehler à Paris, production que nous avons également chantée au Metropolitan de New-York et à Washington.

Il y eut un mémorable Barbier de Séville au Festival d'Aix-en-Provence où son Bartolo et mon Basile faisaient une belle paire de crapules... et où on s'est bien amusé!

Au TRM (Théâtre Royal de la Monnaie), nous étions ensemble dans Don Carlo de l'ouverture de l'ère Mortier en 1981.

A Salzbourg, également Don Carlo et Salomé sous la direction d'Herbert von Karajan.

J'ai toujours été impressionné par le professionnalisme de Jules et par son dévouement pour ses élèves. Souvent, il repartait, entre une série de spectacles, pour donner ses cours à Bruxelles.

Et puis, à partir de 1988, nous nous sommes retrouvés tous deux de l'autre côté de la barrière dans le jury du Concours Reine Elisabeth.

Là également, j'ai pu constater son interêt pour les jeunes chanteurs, l'avenir de notre profession, où nous ne faisons tous que passer, la musique étant seule éternelle.

"Mais il y eut surtout Jules Bastin (Bartolo) et José van Dam (Basile) qui en imposèrent à tous, tant par leur technique que par leur art de la scène : chacune de leurs apparitions souleva le public qui ne ménagea pas ses applaudissements. Nous étions fiers, ce soir-là à Aix, d'être belges "
Charles Philippon, journal Le Soir en juillet 1984

Paul Ethuin

(Chef d'orchestre et Directeur de l'Opéra de Rouen)

Extrait du livre "Regards sur Jules Bastin"

J'ai eu le privilège d'avoir connu et accompagné Jules Bastin à ses débuts en France, il y a quelques trente années, et d'avoir pu suivre, avec quelle satisfaction, la courbe ascendante de sa carrière qui l'a conduit à cette dimension et notoriété internationale au plus haut degré.

Il avait gardé sa modestie souriante, son affabilité, ce feu sacré que beaucoup perdent avec le temps et les succès remportés.

Je conserve le souvenir de toutes nos nombreuses collaborations et m'étonnais toujours de sa prodigieuse activité et de sa vaillance. Depuis Rouen, par exemple, entre nos répétitions, combien de fois il regagnait la Belgique, Bruxelles entre autres, pour y donner ses cours au Conservatoire Royal. Il y possédait une très belle classe, et, ayant fait partie du Jury de ses concours, de fin d'année scolaire, j'avais pu constater la qualité de son enseignement.

C'était un artiste au sens le plus noble du terme, qui a magnifiquement servi la Musique, l'ART LYRIQUE, étant le meilleur des ambassadeurs culturels de son pays et de sa région.

Etant moi-même français, né à la frontière entre Valenciennes et Quiévrain, possédant de la famille en Belgique, je l'entendis parler souvent de son attachement à sa région natale et de l'éducation qu'il y avait reçue.

Notre surcharge pondérale (je suis moins grand qu'il l'était mais possède un embonpoint comparable au sien) donnait à notre amitié une complicité et une solidarité supplémentaires.

Il appréciait  notamment les plaisirs de la table, et lors de représentations de Louise, l'opéra-comique de G. Charpentier, il y tenait le rôle du père de l'héroïne. La première réplique qu'il chante, quand il entre en scène, est : "la soupe est prête?"

la mise en scène le représente ensuite à table, prenant son diner : l'orchestre jouant alors un intermède musical assez long. Comme Jules interprétait le rôle pour la première fois, il avait demandé alors :"crois tu que j'aurais le temps de faire venir une soupe authentique et de la consommer pendant l'intervention de l'orchestre?" (La tradition scénique, souvent , ne nécessite qu'un simulacre et la soupière ne contient qu'un breuvage factice.) A ma réponse positive, qui lui apprenait qu'il en avait tout le loisir, il s'est fait servir sur scène un potage bien épais qu'il avait commandé dans un restaurant voisin. Il consomma alors, avec un plaisir évident, cette soupe, échangeant avec moi, depuis mon pupitre, un clin d'oeil complice.

Dans le Chevalier à la Rose, l'opéra de R. Strauss, il y avait, là aussi, une scène, dans le troisième acte , où il avait la possibilité de prendre un repas dans l'Auberge qui sert de décor. Mais là, il disposait de très peu de temps pour absorber un potage, le compositeur avait été moins généreux en lui laissant très peu de disponibilité!  En plaisantant, il m'avait demandé "Surtout ne presse pas, afin que je puisse finir mon assiette!"

Je ne sais si cette anecdote de métier, qui n'a rien d'artistique, pourra donner un aperçu de la joie de vivre sur scène et de la détente que Jules pouvait connaître lors d'un spectacle, sans nuire à la très grande concentration qu'il manifestait dans tous ses rôles avec l'incomparable conscience professionnelle qui le caractérisait.

Regards sur Jules Bastin

Yves Vander Cruysen

(échevin de la culture de Waterloo)

Extrait du livre "Regards sur Jules Bastin"

Dix années waterlootoises bien trop courtes...

Jules Bastin était un citoyen du monde. Artiste et donc saltimbanque, il s'était habitué aux déménagements, aux longs déplacements, aux voyages aux quatre coins du monde. Il était aussi à l'aise à Paris ou à Rome qu'à San Francisco. Mais c'est à Waterloo qu'il avait construit son cocon familial, son havre de paix...

Il était arrivé en Morne Plaine en 1986 et avait fait bâtir, dans un tout nouveau quartier proche du célèbre champ de bataille, une maison suffisamment spacieuse pour accueillir sa belle et grande famille. C'était, pour lui, sa maison du bonheur. celle où il se retirait entre deux prestations. Celle où il a pu voir ses enfants grandir, les accompagner aussi dans leur découverte du monde musical, de la vie tout simplement.

Jules Bastin était un concitoyen discret, ne cherchant pas à se mettre en avant, très éloigné de ces stars capricieuses qui, installées dans une localité, exigent tout des autorités chargées de la gérer. C'était un homme de coeur, acceptant de mettre son talent au service d'oeuvres, d'institutions dans le besoin. Père attentif à la scolarité de ses enfants, il accepta par exemple de prêter sa voix lorsque l'école Sainte-Anne, à laquelle il avait confié Julie, Victor et Xavier, se mit à rechercher des fonds pour financer la construction d'un nouveau bâtiment. Au sein de la paroisse du même nom, il lui arrivait aussi de participer à l'animation des offices. Spontanément, comme un paroissien ordinaire. 

En janvier 1996, il avait accepté d'animer la quatrième soirée de remise des mérites culturels. Celle-ci rassemble exclusivement tout ce qui gravite autour du milieu culturel waterlootois. Il y avait là des peintres, des sculpteurs, des écrivains, des poètes, des musiciens. Plutôt que de présenter un récital comme il en fit des milliers, il me proposa de monter un concert familial. Avec Thérèse son épouse, Julie, Victor et Xavier mais aussi avec sa fidèle accompagnatrice Paule van Den Driessche et le choeur de Jacqueline Detroz dont il appréciait le travail d'initiation au chant. Son idée n'était pas sans rappeler les spectacles de la famille von Trapp de la Mélodie du Bonheur. Il avait d'ailleurs repris au programme les airs les plus célèbres de cette fort belle comédie musicale de Rodgers et Hammerstein.

La préparation de ce concert lui tenait à coeur. Régulièrement, dans les semaines qui précédèrent cette soirée bien évidemment sold out, il me téléphona de Paris pour me préciser le déroulement du spectacle. Et ce soir-là, je vis sur scène un homme heureux, fier de sa progéniture, complice avec ses partenaires comme avec le public.

Cette prestation musicale et familiale avait conquis bien des coeurs. En ce compris celui du député-bourgmestre Serge Kubla qui, spontanément, sans concertation, lui proposa de donner son nom à la salle toute neuve qu'il venait d'animer avec tant de brio et de succès.

Jules Bastin réfléchit longuement à cette proposition. Puis, dans une très belle lettre, il m'écrivit : "La proposition de Monsieur le Bourgmestre m'a pris au dépourvu. Le temps de délai et de réflexion que je me suis accordé provient du scrupule que j'ai eu en pensant que dans dix ou quinze ans vous regretteriez peut-être ce choix, de par l'arrivée de quelqu'un de plus célèbre et de plus méritant que moi. Puisque vous persistez par votre lettre dans votre décision, je dois vous dire que je suis heureux et très fier d'être ainsi honoré et que je considère que ce sera pour moi un immense honneur de donner mon nom à la salle, et aussi que je m'efforcerai de justifier cet honneur!"

Les autorités communales ne changèrent pas d'avis. Elles avaient envisagé d'inaugurer la salle Jules Bastin dans le courant du mois de décembre. Pour ce faire, la commune de Waterloo avait acquis un grand portrait de l'artiste réalisé par le brillant Calisto Peretti. Ce splendide travail était de deux jours arrivé à la  maison communale que Thérèse nous apprenait le décès si brutal de notre plus illustre concitoyen.

La salle Jules Bastin a finalement été inaugurée lors de la cinquième soirée des mérites culturels, un an jour pour jour après la merveilleuse soirée précitée.

Thérèse et tous les enfants de Jules Bastin avaient tenu à assister à cette cérémonie émouvante. Depuis, à Waterloo, il n'est pas une journée où le nom de Jules Bastin ne soit évoqué dans les journaux, les imprimés, les conversations. La salle Jules Bastin est devenue le coeur de la vie culturelle waterlootoise. Une vie à laquelle il avait participé avec l'humilité mais aussi le professionnalisme qui le caractérisaient. Une vie qu'il avait appris à aimer. Une vie à laquelle il manque énormément.

C'est dire si Jules Bastin a laissé, au cours de ses dix années waterlootoises bien trop courtes, des traces qui ne s'effaceront jamais.

 
 
 
 
 

Eugénie Delvaux

(Soeur ainée de Jules Bastin)

Extrait du livre "Regards sur Jules Bastin"

Pont-Ligneuville, berceau de la famille Bastin depuis plusieurs générations. c'est à Pont que Jules est né. Il était le septième enfant et le cadet de la famille Victor Bastin et Joséphine Nailis ; C'est dire s'il a été entouré et choyé par ses grandes soeurs, Marie, Victoire, Eugénie, Léonie, Marie-Louise, et son frère Louis!

Jules a entendu chanter depuis le berceau! Papa chantait dans la chorale paroissiale, et nous, les aînées, à la chapelle de Pont, nous chantions des chants français, wallons, latins et allemands. Tout petit, il avait à peine deux ans, Jules chantait des rôles de carnaval en wallon, en se balançant sur le cheval à bascule.

En 1936, nous quittâmes le village de Pont pour nous installer à la Bergerie, lieu habité aujourd'hui par Louis et sa famille. La Bergerie est située sur un des côteaux de Stavelot, à l'écart. Cachée par un bois de sapins, cette ferme occupait tous les membres de la famille... le travail était manuel en ce temps-là! Nous y avons vécu très heureux. Nous chantions toute la journée, occupés aux travaux de la ferme.

Vers deux ans et demi, Jules chantait le "Gloria" en latin de bout en bout... Vers la même époque, on reconstruisait le corps de logis de la Bergerie et les maçons chantaient en travaillant. Il les interpellait, en wallon bien sûr, c'était notre langue maternelle : " tchante co on pô-Tout va très bien mon oncle René...". C'était le maçon René Sougné qui chantait : "Tout va très bien, Madame la Marquise".

Une période qui a très fort marqué son enfance fut l'Offensive des Ardennes. Il avait onze ans et demi. Dès le premier jour, nous avons été isolés à la Bergerie : soit du 17 décembre 1944 au 4 janvier 1945. Nous avons vécu ces événements avec les familles qui s'étaient réfugiées chez nous : cinquante-cinq personnes! Les obus passaient par-dessus le bois de sapins mais n'ont pas atteint la maison.

Le 4 janvier, les Allemands ont fait évacuer tout le monde, à part Papa, Maman, Victoire et moi, restés pour nous occuper du bétail. Le reste de la famille et toutes les autres personnes sont partis, à pied, dans la neige, vers Francheville, puis, par les bois, vers Recht. Ils s'arrêtèrent finalement à Beho, chez des cousins, où ils furent libérés le 24 janvier.

Le souvenir de cette période bien pénible est resté gravé dans sa mémoire. Il a souffert, tout comme les autres, des privations et des problèmes inhérents à cette situation. Il a toujours cherché à lire le plus de libres possibles relatant cet épisode de sa vie.

Comme les autres enfants de la famille, Jules avait une tâche à assumer : lever à cinq heures et demie; il fallait traire les vaches avant de partir à l'école (plus ou moins deux kilomètres et demi à pied); en été, remonter à midi pour aider aux travaux de la fenaison... enfin, participer aux travaux de la ferme en chantant en toutes occasions!

Omer, fiancé de Victoire, avait apporté un gramophone qu'il fallait remonter à la manivelle... des disques de chansons populaires, mais aussi des chansons à voix comme le "Credo du paysan", "Mississipi" et des airs d'opéras. Jules écoutait et apprenait tous ces chants. En battant l'avoine et le froment sur le fenil avec ses frère et soeurs il chantait à plein poumons... et quand c'était "Ris donc, Paillasse" on l'entendait de loin!

Après des humanités gréco-latines à l'Institut Saint-Remacle, Jules parti à Liège, faire un régendat à Jonfosse. Quand il avait parlé à Papa de son désir de faire carrière dans le chant, celui-ci a d'abord voulu qu'il ait un diplôme au cas où la carrière lyrique ne lui serait pas favorable.

Le 19 mai 1979, la Bergerie eut l'insigne honneur de recevoir nos souverains, le Roi Baudouin et la Reine Fabiola. Malheureusement, ce jour-là, Jules était en concert à Washington. Louis offrit un disque d'airs d'opéra aux souverains. Ils assurèrent qu'ils connaissaient Jules et l'écoutaient avec plaisir.

Chaque fois que ses obligations professionnelles le lui permettaient, Jules aimait revenir à Stavelot. Les fêtes et réunions de famille étaient chères à son coeur. Le 3 février 1970, nos parents fêtaient leur Noces d'or : ce fut là l'occasion d'un très grand rassemblement familial. 

En 1996, pour fêter l'anniversaire de Louis, les sept frères et soeurs Bastin et leurs conjoints se retrouvaient, pour la dernière fois ensemble, à la Bergerie...

 
Raymond Rossius
(Directeur de l'Opéra Royal de Wallonie)
Extrait du livre "Regards sur Jules Bastin"
Jules Bastin fut de la première saison de l'Opéra Royal de Wallonie en 1967 avec "A Chacun son mensonge" de René Defosser et "Tannhäuser" de Wagner; il fut de ma dernière saison en 91/92 avec les "Noces de Figaro" de Mozart.
J'ai compté vingt opéras et quatre concerts auxquels Jules a prêté son talent au cours du premier quart de siècle de notre compagnie.
"Fidelio, Boris Godounov, Turandot, La Fiancée Vendue, Le Chevalier à la Rose, Louise, Le Coq d'Or, Falstaff, Le Baron Tzigane, Le Barbier de Séville, Les Mousquetaires au Couvent, Hérodiade", autant de titres que de souvenirs d'un artiste rigoureux, musicien, à l'articulation exemplaire, au timbre chaleureux, à la silhouette truculente ou imposante, infatigable, intelligent, que tous les professionnels du théâtre lyrique ont connu et estimé et qui le regrettent intensément.
L'estime et l'amitié que je lui témoigne publiquement m'autorisent, sans craindre de le contrarier, lui qui aimait rire et même à ses propres dépens, à vous raconter deux petites anecdotes.
Dans "Liège-Libertés", une fresque lyrique que René Defosser et Jean Brumioul ont écrite pour fêter le millénaire de la Principauté et que nous avons jouée trente-cinq fois de suite au Théâtre Royal de Liège, j'avais proposé à Jules Bastin le rôle de Notger. Il y fut magistral et son bonheur eût été complet s'il n'avait pas dû, après avoir joué le premier des dix tableaux de l'opéra, attendre de participer au final deux heures plus tard, avant de rentrer chez lui. Il aurait volontiers changé le cours de l'histoire ou... changé de rôle!
Un soir, je me trouvais dans la salle à la première répétition décors et costumes de "L'Heure Espagnole". Jules vient près de moi et il me dit : "Viens voir". Je le suis sur la scène et, en coulisses, il me montre son horloge. J'éclate de rire, lui aussi! Dans L'Heure Espagnole, Conception, la volcanique épouse de Torquemada, profite des absences répétées de son mari pour recevoir ses deux amants. Un jour, à la suite de circonstances tout à fait imprévisibles, elle est amenée à les dissimuler chacun dans une horloge qu'un muletier va transporter dans sa chambre. Jules interprétait le rôle du riche amant banquier, et le décorateur avait conçu l'horloge truquée aux mesures de l'amant poète, Albert Voli, aussi mince que distrait. Il fallut refaire une autre horloge!!!
Un homme survit dans les mémoires de ceux qui restent, qui l'ont aimé et qui lui doivent gratitude pour ce qu'il a donné. L'exemple de Jules Bastin guide sa famille, ses amis et ses élèves.